Suspension des reseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l'eteindre

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Les autorites gabonaises ont annonce la suspension des reseaux sociaux jusqu' nouvel ordre invoquant la lutte contre les contenus diffamatoires et susceptibles de menacer la stabilite des institutions. Officiellement presentee comme une mesure de securite nationale et de cohesion sociale, cette decision intervient dans un contexte de tensions politiques et sociales. Pour decrypter cette situation, The Conversation Africa a interroge Fabrice Lollia, dont les travaux portent sur les dynamiques et la gouvernance numerique en contexte de crise en Afrique. Il explique pourquoi les gouvernements recourent souvent ce type de blackout et ses effets.

Il y a, d'une part, un objectif officiel, et d'autre part des objectifs implicites qui apparaissent souvent dans ce type de decision. Sur le plan officiel, la Haute autorite de la communication (HAC) affirme vouloir prevenir la diffusion de contenus juges diffamatoires, haineux ou insultants, presentes comme une menace pour la securite nationale et la stabilite des institutions.

Mais, dans la pratique, les objectifs implicites sont assez lisibles. Le premier consiste reduire la capacite de mobilisation et de coordination : limiter les appels, la synchronisation des rassemblements et, plus largement, tout ce qui facilite la logistique collective en contexte de tension.

D'un point de vue info-communicationnel, il s'agit aussi de reprendre la main sur le recit. Restreindre les plateformes revient limiter la circulation de videos, d'accusations, de contre-narratifs et d'elements de preuve qui alimentent la conflictualite publique. Autrement dit, la decision traduit clairement une comprehension fine du role des reseaux sociaux comme infrastructure de visibilite, mais aussi comme accelerateur emotionnel en situation de crise.

Enfin, ce type de mesure permet souvent de gagner du temps. Du temps pour reconfigurer la communication publique, stabiliser une ligne officielle, et reorganiser les rapports de force.

Quoi qu'on en dise, la rationalite affichee reste principalement securitaire, et elle s'inscrit dans un contexte politique o certains observateurs interprtent cette decision comme un signal de durcissement sous Brice Clotaire Oligui Nguema, arrive au pouvoir aprs l'eviction d'Ali Bongo Ondimba.

Parce qu'en situation de crise, les reseaux sociaux ne sont pas juste des outils de communication. Ce sont de veritables infrastructures socio-techniques qui structurent l'espace public. Ils accelrent la circulation de l'information, mais aussi celle des emotions, des images et des interpretations. Autrement dit, ils augmentent la vitesse et l'intensite de la crise.

D'un point de vue info-communicationnel, on peut dire qu'ils agissent comme un dispositif de mobilisation (synchronisation des actions) ; un dispositif de mise en visibilite (preuves en temps reel, temoignages) et aussi comme un dispositif de viralite (amplification algorithmique, polarisation, contagion emotionnelle).

Les gouvernements recourent alors aux suspensions pour plusieurs raisons tout aussi tactiques que strategiques. Ce que confirment d'ailleurs les recherches notamment en sciences de l'information et de la communication.

Les gouvernements cherchent couper l'oxygne de la mobilisation en reduisant la capacite d'organisation collective et la synchronisation des actions. Aussi limiter la viralite en freinant la diffusion des rumeurs, des appels la violence, mais aussi de contenus politiquement sensibles ou embarrassants. N'oublions pas que reaffirmer le controle symbolique par le biais d'une coupure est aussi un acte performatif de pouvoir.

Cela veut dire que l'Etat peut fermer l'espace public numerique et reprendre la main sur l'agenda. Enfin, cette logique s'inscrit dans une tendance continentale. La realite est montree par des organisations specialisees qui ont documente une banalisation des restrictions en Afrique, avec un record en 2024 soit 21 coupures d'internet dans 15 pays africains selon Access Now et #KeepItOn.

Il faut distinguer effets immediats et effets systemiques. Les suspensions peuvent produire un effet de ralentissement trs court terme (moins de coordination publique visible, moindre amplification instantanee), c'est d'ailleurs la pensee populaire. Mais, en sciences de l'information et de la communication, on observe que ce type de mesure genre souvent des effets collateraux qui peuvent deplacer, voire intensifier la crise.

Ce que la suspension peut gagner court terme c'est une reduction de la synchronisation. Car en perturbant les canaux de coordination, on peut diminuer la capacite organiser rapidement des actions collectives. Mais aussi une baisse de la visibilite car bien evidemment il y a moins de diffusion en temps reel de contenus emotionnels ou polarisants. C'est aussi comme cela qu'on s'eloigne de l'impact algorithmique des reseaux sociaux.

Ces effets restent malgre tout fragiles, car ils reposent sur l'hypothse que la circulation informationnelle depend exclusivement des plateformes "grand public". Or, en contexte de tension, les publics s'adaptent et participent ce phenomne.

A moyen terme, il y a un risque d'aggravation. Tout d'abord, il y a l'effet vide informationnel. La coupure ne supprime pas seulement des contenus problematiques ; elle supprime aussi des mecanismes de regulation sociale : verification, contradiction, contextualisation, journalisme, mediations. Ce vide favorise une montee de l'incertitude, et l'incertitude est un carburant classique de la rumeur. Les echanges basculent vers des espaces moins publics (groupes fermes, relais interpersonnels), o la correction est plus difficile.

Ensuite, on assiste un deplacement de la conflictualite. La circulation ne s'arrte pas : elle se reconfigure. Il n'y a qu' constater les contournements (VPN), l'usage de plateformes alternatives, et surtout la migration vers des canaux prives qui rendent la dynamique moins visible mais pas forcement moins active. On assiste alors une crise plus souterraine , donc forcement plus compliquee comprendre et piloter.

Aussi, si on se penche sur l'effet de legitimite et de confiance, il faut comprendre qu'une suspension est rarement percue comme neutre. Elle peut tre interpretee comme une censure ou une preuve de fragilite du pouvoir, ce qui degrade la confiance institutionnelle. Or, en communication de crise, quand la confiance baisse, la capacite des messages officiels stabiliser la situation diminue et la polarisation augmente.

Si on regarde les cots socio-economiques et les effets de cascade. Les plateformes sont devenues des infrastructures de travail et d'echange (PME, services, relation client, createurs, paiements informels). Les restrictions produisent un choc economique et social, qui peut lui-mme alimenter du mecontentement, donc ajouter une couche la crise initiale. Le Gabon c'est 850 000 utilisateurs des reseaux sociaux, des pertes quotidiennes similaires la Tanzanie (13,8 millions de dollars US/jour en 2024) sont plausibles si la coupure est prolongee.

Enfin, sur le plan des droits, la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples rappelle regulirement que les coupures et restrictions disproportionnees portent atteinte la liberte d'expression et au droit l'information (article 9 de la Charte). Cela renforce l'idee que la reponse type shutdown est non seulement contestable en efficacite, mais aussi risquee en termes de legitimite.

En bref, court terme, on peut ralentir la crise. moyen terme, on risque surtout de la rendre moins visible, plus incertaine, et donc plus difficile apaiser avec un cot eleve en confiance et en economie.

Il faudrait dej passer d'une logique du tout couper une reponse proportionnee et tracable. Et pour ce faire, il y a plusieurs alternatives :

Celle de la communication de crise intensive par exemple avec des points de situation frequents, des donnees verifiables, des reponses rapides aux rumeurs, avec des canaux redondants (radio, TV, SMS, site miroir).

Des mesures ciblees avec le retrait des contenus manifestement illegaux et des injonctions motivees, limitees dans le temps et le perimtre.

Une cooperation encadree avec les plateformes notamment avec la creation d'une cellule de liaison en crise et une priorite aux contenus reellement dangereux (incitation la violence), plutot qu' l'opinion.

Pour la resilience informationnelle, on pourrait egalement effectuer des partenariats medias/fact-checkers et education numerique.

Et tout cela pourrait mme tre encadre par une cellule dediee comme cela se fait ailleurs.

Pour dire les choses d'une facon trs simple : on garde l'accs ouvert, et on traite le risque de manire ciblee par le biais d'une veille securitaire pour eviter le vide informationnel et la defiance qui alimente la rumeur et la desinformation.

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